Certains récits comme celui-ci en commentaire, sur ma page Facebook, affirment que le Maroc serait « l’inventeur » du thé à la menthe au XVIIᵉ siècle grâce à un émissaire britannique de la Compagnie des Indes. Ce discours est séduisant pour un certain public… mais historiquement inexact et incomplet.

L’histoire réelle de l’introduction du thé au Maghreb est bien plus large, liée au commerce international, aux routes maritimes et aux échanges culturels entre l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Orient.
1. Le thé n’est pas né au Maroc
Le thé vert provient de Chine et son introduction en Afrique du Nord s’est faite par les routes commerciales européennes au XIXᵉ siècle, notamment via les ports d’Angleterre, de Hollande et d’Algérie. Ce n’est qu’après la guerre de Crimée (1853-1856) que les Britanniques, disposant d’un excédent de thé chinois, ont massivement exporté ce produit vers le Maghreb.
Les premiers grands points d’entrée du thé dans la région furent les ports d’Alger, d’Oran et de Tanger. Des documents commerciaux anglais et français confirment que les cargaisons de thé destinées au Maroc passaient souvent par l’Algérie, alors sous occupation française, puis étaient revendues dans les marchés marocains.
2. Une tradition maghrébine partagée, pas exclusive
Bien avant de devenir une « spécialité marocaine », le thé s’est rapidement diffusé dans toute l’Afrique du Nord :
- En Algérie, il s’est popularisé dès le milieu du XIXᵉ siècle dans les grandes villes comme Alger, Constantine ou Tlemcen.
- En Tunisie, il est adopté dans les cafés populaires et les salons bourgeois à la même période.
- Au Maroc, il s’est d’abord imposé dans les sphères royales et aristocratiques avant d’être adopté par le peuple.
Ce processus est donc régional, pas exclusivement marocain. Le thé à la menthe s’est enrichi selon les goûts locaux : en Algérie, il est souvent servi avec des pignons, en Tunisie avec des amandes, et au Maroc avec de la menthe fraîche.

3. Des « barad » partout au Maghreb
Contrairement à ce que certains affirment, la théière traditionnelle ou barad n’est pas une invention propre au Maroc. Les artisans algériens et tunisiens fabriquaient eux aussi des théières raffinées dès le XIXᵉ siècle. Des archives coloniales françaises mentionnent l’exportation de ces théières vers Marseille et Londres. Réduire cette culture matérielle à un seul pays est donc une simplification abusive.
4. Empire almohade et almoravide : des dynasties régionales
L’argument selon lequel les dynasties marocaines auraient « occupé » toute l’Algérie est également déformé. Les Almoravides et les Almohades furent des empires religieux et politiques maghrébins dans leur ensemble – pas exclusivement marocains.
Leurs capitales et zones d’influence couvraient une grande partie de l’Afrique du Nord et de l’Andalousie, y compris Alger, Tlemcen, Tunis ou Grenade. Parler d’« empire marocain » dans ce contexte est donc un anachronisme : il s’agissait d’empires transmaghrébins qui dépassaient largement les frontières actuelles.

5. L’histoire ne se réduit pas à un récit nationaliste
Réduire le thé à une « invention marocaine » ou l’empire almohade à un « Maroc historique » est une façon moderne de projeter les frontières actuelles sur des réalités médiévales et commerciales beaucoup plus complexes.
Le thé à la menthe est devenu une boisson emblématique de tout le Maghreb. Les Algériens, les Tunisiens, les Libyens et les Marocains la partagent comme une tradition commune, enrichie par leurs différences locales.
Conclusion
L’histoire n’est pas un outil de propagande nationale, c’est une mémoire collective. Le thé à la menthe est un symbole maghrébin, né d’échanges internationaux et façonné par plusieurs peuples. Revendiquer son monopole historique n’a aucun sens : c’est une tradition partagée qui dépasse les frontières modernes. Boire un thé à Alger, Tunis ou Fès, c’est savourer une même histoire… avec des arômes différents.

Je nourris une passion pour l’histoire, la culture et les découvertes. En plus de mes récits, je partage aussi des photos et des vidéos de mes voyages.

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